HISTOIRE
Posté le 19.11.2008 par abdoumenfloyd
A l'aube ce mardi, la mairie de Marignane a démonté la stèle polémique qui célébrait la mémoire des morts pour l'Algérie française. Un monument érigé dans le cimetière Saint-Laurent-Imbert en juillet 2005 par l'Amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l'Algérie française (Adimad).
A l'origine, cette stèle devait porter les noms de quatre membres de l'OAS condamnés à mort par les tribunaux militaires et exécutés. Groupe politico-militaire clandestin, l'Organisation armée secrète a été créée en 1961 par des partisans de l'Algérie française, qui s'est illustrée par de nombeux attentats et assassinats.
Sur le monument démonté, on ne trouvait plus trace des noms mais seulement des dates d'exécution des fusillés. Le site de la Ligue des droits de l'Homme (LDH) de Toulon avait justement relié les uns et les autres:
7 juin 1962: Albert Dovecar et Claude Piegts qui ont tous deux participé à l’assassinat du commissaire Roger Gavoury.
6 juillet 1962: Roger Degueldre, responsable de l'un des commandos qui, le 15 Mars 1962, trois jours avant la signature des accords d’Evian, assassina les six inspecteurs de l’Education nationale, réunis à El Biar : Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand et Salah Ould Aoudia.
11 mars 1963: Jean-Marie Bastien-Thiry, l’organisateur des attentats manqués contre le général de Gaulle à Pont-de-Seine et au Petit-Clamart.
Cette stèle avait été autorisée par l'ex-maire de la ville, Daniel Simonpiéri, ancien membre du FN et du MNR et aujourd'hui à l'UMP. Sur son blog, ce dernier s'est contenté de commenter l'événement en deux courtes phrases:
"La stèle érigée en l'honneur de ceux qui sont morts pour l'Algérie française a été enlevée par la mairie dans la nuit du 17 au 18 novembre. Que dira le maire Eric Ledisses au conseil municipal du 19 novembre à 18 heures ?"
"Ils inventeront autre chose pour nous humilier et nous bâillonner davantage"
L'Adimad a déclaré à l'AFP que la mairie de Marignane avait apposé à l'emplacement de la stèle un panneau sur lequel il est écrit: "Edification prochaine d'un mémorial en l'honneur de nos morts de la guerre d'Algérie". Jean-François Colin, son président, de commenter:
"C'est la mairie qui a mis ce panneau, elle veut un monument oecuménique sur la guerre d'Algérie, nous ne sommes pas d'accord, on ne peut pas mélanger les terroristes et les victimes."
Sur certains sites internet proches de l'Adimad et de certaines associations pied-noir, les internautes ont fustigé ce démontage, qu'ils considèrent comme une "défiance" à leur égard:
"Pour oser faire cette sale besogne ce Maire machiavélique et sans honneur doit avoir des appuis en haut lieu. On nous défie. Si cette stèle est vraiment enlevée, il faut agir rapidement car autrement ils inventeront autre chose pour nous humilier et nous bâillonner davantage.
Vous vous rappelez du proverbe arabe : "Les chiens aboient, la caravane passe". Pour être respecté dans ce pays (pouvoir, justice) il faut être plus incisif..."
"Lutter contre ce révisionnisme monumental"
Le maire divers droite de Marignane, Eric Le Dissès, a fait appliquer la décision du tribunal administratif de Marseille du 7 juillet qui lui imposait de démonter la stèle dans un délai de quatre mois. Le juge avait estimé qu'elle représentait "une dimension polémique susceptible de heurter les usagers" du cimetière de la ville. Au maire de prendre "toutes les mesures nécessaires à son enlèvement".
Jean-François Gavoury, représentant l'Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l'OAS (Anpromevo) et à l'origine du recours qui a abouti à la décision du 7 juillet dernier, se montrait satisfait, mais se refusait à toute forme de "triomphalisme":
"Chaque fils, chaque fille, chaque veuve des victimes de l'OAS se reconnaît dans le combat que j'ai mené et qui abouti à l'enlèvement d'un monument qui aurait du, dès le départ, être considéré comme une menace de réécriture de l'histoire à travers la pierre. Notre action a consisté justement à lutter contre ce révisionnisme monumental."
L'Adimad a pour sa part fait savoir qu'elle avait saisi le tribunal de grande instance d'Aix-en-Provence pour "atteinte à la propriété privée". Le TGI devrait se prononcer le 2 décembre prochain. L'association assurant, comme elle le fait régulièrement, qu'une autre commune serait disposée à accueillir la stèle si la justice ne lui donnait pas raison.
Pour Jean-François Gavoury, "ces gens-là ne veulent pas s'avouer vaincu aujourd'hui comme ils n'ont jamais voulu s'avouer vaincu en 1962":
"Que ces messieurs de l'Adimad organisent dans leurs propriétés privées des dévotions rendues aux quatre membres de l'OAS, libre à eux. Ce que l'on ne peut supporter, c'est que des cortèges viennent avec des portes-drapeaux tricolores s'incliner dans un cimetière sur des monuments comme celui-là."
Rémi Leroux
Posté le 01.11.2008 par abdoumenfloyd
Il y a 54 ans, jour pour jour, des paysans affamés mais toujours dignes avaient décidé de chasser l’armée coloniale par la voie révolutionnaire, celle des armes. Sept ans et demi après, les Algériens ont réussi à mettre dans les bateaux des milliers de soldats vers la métropole qu’ils n’auraient jamais dû quitter.
Un peu plus d’un demi-siècle après, notre Révolution demeure méconnue par les plus jeunes d’entre-nous, voire souvent dénigrée. La construction d’une mémoire collective subit les contrecoups et les manœuvres de tous ceux que le slogan : “ Un seul héros le peuple” a caché et tu leur lâcheté, leur indifférence, voire leur compromission avec les forces coloniales. Ce slogan à générosité révolutionnaire, brandi au lendemain de l’Indépendance, a non seulement permis à ceux tapis dans l’ombre, aux “Marsiens” et autres “mitch-mitch” de revendiquer des hauts faits d’armes qui leur sont étrangers, et qu’ils n’approuvaient pas, bien des fois. D’un autre côté, ce slogan a vidé de son essence le sacrifice suprême consenti par le million et demi de martyrs pour que vive l’Algérie indépendante. Quel mérite a le chahid, puisque tout le peuple avait fait la Révolution ? Du coup, on évacuait la possibilité de traîtrise et l’indifférence de la part de certains Algériens. Ces derniers ont été nombreux, seuls dans les isoloirs durant le référendum du 3 juillet 1962, à revendiquer le statut de colonie au profit d’une Algérie indépendante. Loin de céder à une quelconque paranoïa, on peut sans risque de se tromper, dire que bon nombre de ces gens-là, des Algériens comme vous et moi, n’ont pas digéré, un demi-siècle après, la souveraineté nationale. Aux côtés de tous ceux-là, se trouve une autre catégorie qui fait fuire les jeunes de ce pays de leur histoire. Ceux qui par jalousie, devenus aigris avec l’âge peut-être, qui ne trouvent rien à dire pour se rendre intéressants, puisque l’Histoire ne s’est pas intéressée à eux, que d’insulter des symboles de la Révolution ; et bizarrement, sans qu’ils ne soient inquiétés. Ainsi après des personnages qui ont exercé les plus hautes charges de l’Etat, en l’occurrence Ali Kafi et Ahmed Benbella ; voilà le sieur Mourad Benachenhou qui n’hésite pas à vilipendier, un héros comme Abane Ramdane. Voulant réhabiliter Messali Hadj (ce qui est de son droit), ce monsieur descend en flammes l’architecte du congrès de la Soummam; sans savoir que c’est l’Histoire avec un grand “H” qui a consacré Abane, et que ce n’est point des histoires et autres intrigues qui sont en mesure de faire sortir de la mémoire collective un symbole et un repère.
Et puis, on est en droit de se poser cette question : pourquoi Abane dérange-t-il encore certains ?
I. Ben
Posté le 26.10.2008 par abdoumenfloyd
Depuis 1962, on relate très succinctement les faits historiques sur la lutte de Libération nationale, à l’occasion des anniversaires et des dates commémoratives. Par sa spécificité, la guerre d’Algérie est considérée à travers le monde comme étant l’un des plus grands évènements qui ont marqué le XXe siècle. Or, la considération de cette dimension historique n’a jamais été mise en relief par nos historiens et chercheurs, ni par une commission polyvalente censée recueillir des témoignages et retracer l’itinéraire des hommes et des femmes qui se sont succédé à travers les divers épisodes de notre lutte, jusqu’à la restauration de l’État algérien. Cela, afin que la jeunesse d’aujourd’hui sache combien fut long le parcours et combien fut grand le sacrifice consenti par les milliers de martyrs.
C’est dans cette optique que je voudrais, en tant que témoin et acteur, retracer une parcelle de cet édifice historique et relater la difficile période allant des années 1959 à 1962 qui a vu une nouvelle jeunesse reprendre le flambeau de la lutte après l’arrestation de leurs aînés durant la Bataille d’Alger. Avant d’aborder cet épisode, il y a lieu d’abord de rendre hommage à tous les précurseurs de la lutte armée, et surtout les pionniers qui, bien avant 1954, ont tracé la route de la libération de la patrie. Ils sont des milliers, ces patriotes oubliés, morts dans l’anonymat, dans les geôles, déportés, fusillés… Le dernier souffle de ces militants des années 1920, 1930 et 1945 était pour que “vive l’Algérie libre”.L’Algérie a toujours été pour être une terre insoumise, foyer d’inspiration nationaliste grâce à des hommes qui ont refusé d’abdiquer face à la puissance française et à sa politique du fait accompli ; ils ont joué un rôle catalyseur qui n’a pas tardé à imprégner cette jeunesse “indigène” que les colons appelaient “ya ouled” ou, le sens, l’ardeur et l’enthousiasme du patriotisme à une jeunesse formée à l’école de la rue avant d’intégrer la lutte de Libération nationale.
Une des dates historiquement marquantes fut la répression du 8 mai 1945. L’arbitraire et ses conséquences allaient matérialiser la réaction d’hommes épris de justice qui, comprenant que la liberté s’arrache, se démarquèrent de la lutte légaliste et de l’attentisme politique. Cette nouvelle orientation fut le tournant qui allait précipiter les évènements vers le chemin de la lutte armée, avec d’abord la création, en 1947, d’une organisation paramilitaire (OS) sous la responsabilité de Mohamed Belouizdad. Celui-ci, nanti d’une grande culture nationaliste, a joué un rôle de premier plan dans la préparation des hommes et la récupération des armes qui servirent au déclenchement de la lutte. Une partie de ces armes fut entreposée à Soustara, Alger, chez Zergaoui Mustapha, membre de l’OS ; un deuxième lot fut caché dans une ébénisterie à Kouba, Alger, chez le militant Yahiaoui. Mais, le parcours vers la déflagration de Novembre 1954 fut très ardu, compte tenu des divergences internes, dont l’effet fut aggravé par l’arrestation de plus de 400 militants de l’OS. Grâce à l’engagement déterminé des hommes, le processus de la préparation se remit en marche ; ce qui mena à la création du FLN et de l’ALN issus de l’OS et du Comité révolutionnaire d’unité et d’action (Crua).
À ce propos, je voudrais ouvrir une parenthèse sur une phrase lancée par Didouche Mourad lors de la réunion des 22 membres du CNRA, durant le mois de juin 1954 : “Si nous devions mourir durant le parcours de la lutte armée, d’autres hommes nous relayeront.” Sa prédication, et sa clairvoyance, se sont vérifiées.
En effet, le cheminement de la lutte a connu plusieurs relais organisationnels, notamment dans la capitale où les premières actions armées furent perpétrées. Presque tous les “novembristes” finirent par être arrêtés, mais à partir de l’année 1955, l’organisation fut réactivée par Krim Belkacem et Amar Ouamrane, ainsi que Arezki Bouzrina. Ils réussirent à implanter des groupes armés indépendants, les uns sous la responsabilité de Mustapha Fetal et Bouchafa Mokhtar, et les autres sous celle de Hadj Atmane Ramel et Si Mourad Débih-Chérif. Durant cette période, toutes les tendances politiques, ainsi que les notables, rallièrent le FLN grâce à Abane Ramdane et à l’appui de Ahmed Bouda. Sans oublier le rôle joué par Abderazak Belhafaf dit Houd, responsable des services de renseignements du front tant à Alger qu’à l’extérieur. Néanmoins, il y a lieu de savoir que beaucoup de militants morts sous la torture, ou disparus, durant cet épisode, sont restés méconnus à ce jour. Le deuxième relais organisationnel dans la capitale s’est réalisé à la suite du Congrès de la Soummam du 20 août 1956. Alger fut érigée en Zone autonome d’Alger (ZAA) sous la responsabilité du Comité de coordination et d’exécution (CCE). Yacef Saâdi fut désigné comme responsable des groupes armés.
Toutefois, la grève des huit jours de janvier 1957, décrétée par le CCE pour appuyer la question algérienne inscrite, cette année-là, à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations unies, a été le prélude au démantèlement de la ZAA. Le général Massu, responsable de la Xe division de parachutistes, donna à cette grève un sens insurrectionnel lui permettant d’envahir la capitale, et de mettre fin à une résistance qui commençait à avoir une résonnance mondiale. Ainsi fut actionnée une vaste opération d’arrestations (dite Champagne) et de torture à grande échelle qui se solda par l’arrestation de plus de 30 000 citoyens et à la disparition de près de 4 000 autres. Avec une répression d’une telle ampleur, la ZAA fut décapitée. Suivit alors une période d’accalmie.
Une année plus tard, et au moment où le général Massu claironnait qu’Alger pacifiée est devenue un havre de paix avec le slogan tant répété “Algérie française”, une nouvelle génération sortit de l’ombre pour reprendre le flambeau de ses aînés et faire à nouveau résonner la voix de la résistance dans la dernière Bataille d’Alger.
Il importe de relater l’atmosphère qui régnait à cette époque :
1) Le couvre-feu n’a jamais été levé à Alger.
2) La présence des “bleus de chauffe” (miliciens armés sous les ordres du capitaine Leger qui imposèrent la loi du silence sous peine de représailles).
3) Une population européenne armée grâce à la complicité de l’armée française, cela depuis le putsch du 13 mai 1958.
4) Le quadrillage de la population musulmane par les différents services psychologiques de l’armée française, utilisant un circuit de haut-parleurs diffusant des slogans anti-FLN, jetant par hélicoptères des tracts et émettant une propagande intensive par une chaîne de radio spécialisée “La voix du bled”.
5) Le renforcement du dispositif des barbelés, miradors et guérites pour la canalisation et la surveillance de la population.
6) Le contrôle rigoureux de cette population par des mesures restrictives et contraignantes, à savoir le découpage des quartiers en îlots, l’instauration de cartes de recensement pour chaque maison, du laisser-passer, du contrôle inopiné dans les foyers, des opérations surprise sur les places publiques et les ruelles d’accès.
En dépit de toutes ces mesures, la réorganisation politico-militaire dans la capitale fut entreprise, avec la contribution de certains militants rescapés de la Bataille d’Alger et grâce à l’apport des détenus libérés durant cette année de 1959 et dont certains prirent attache avec la wilaya IV et d’autres avec les diverses zones de la wilaya III.
En ce début de l’année 59, Laradji Mohamed, ancien militant doté d’une grande culture nationaliste, venait d’être libéré. Malgré sa mise à résidence surveillée, Laradji prit contact avec la zone IV de la wilaya III. Suite à quoi, il constitua un comité dit Alger I, composé de cinq membres au sein duquel je fus intégré dès ma sortie de prison.
Au cours d’une réunion, il ordonna à cette composante de procéder au recrutement de militants pour la constitution d’un appareil politique et d’un service habous pour aider les familles maquisardes et les détenus. Quant à moi, je fus chargé d’organiser des cellules de “fidaï”. Cependant, face à la situation décrite qui régnait dans la ville, et pour réduire les risques et pallier à toute nouvelle déconvenue, j’ai commencé à recruter des jeunes filles telles que Sahnoun Hamma et sa sœur Zohra, Makhloufi Aïcha et Mezari Malika, dont l’activité débordante a fait émerger un potentiel humain considérable, permettant de constituer plusieurs cellules prêtes à entreprendre des actions armées, ainsi qu’un service de renseignements dirigé par Bachi Sid-Ali, Taouachi Rachida, Sébillot Daniel dit Rachid et d’un Polonais nommé Franeck. Ce dernier nous mit en contact indirect avec un officier de l’armée française qui nous fournissait des renseignements. Grâce au Père Roger et au Père Garnier, le collège d’El-Harrach, dont ils avaient la charge, nous servait de refuge principal et de lieu de rencontre des chefs de cellules pour coordonner nos actions dans la capitale. Aidés par Hirech Hamoud, ancien militant rescapé de la Bataille d’Alger, nous avions établi des méthodes très subtiles permettant un cloisonnement étanche afin d’éviter d’éventuelles arrestations de nos militants. Cependant, par manque d’armes à feu, les premières actions furent perpétrées à l’arme blanche d’abord par Kridech Rachid, âgé de 17 ans, chef de cellule, et Meziani Rachid, 18 ans, contre un responsable de la milice, permettant de récupérer une première arme. Arme avec laquelle Moknine Mourad, chef de cellule âgé de 16 ans, et Mekiri Slimani ainsi que Guermit Mohamed réussirent à abattre un officier des douanes et récupérer son arme. Parmi les actions armées considérées par le colonel Mohand Oulhadj comme historiques, celle de Kal Djaâfar, 18 ans, chef de cellule, qui, avec Bennour Youcef et Chaffaï Nourdine, réussit à abattre, en ce début de l’année 1960, un officier de l’armée française au stade de Kouba à Alger, en présence de centaines de spectateurs ébahis. Pour déjouer les barrages de contrôle et les incessantes patrouilles de l’armée française, j’ai introduit au sein de chaque cellule une sœur militante pour transporter l’arme jusqu’au lieu où doit se dérouler l’action. Sans m’étaler sur les diverses actions entreprises, notons qu’elles avaient, d’une part, découragé les miliciens du capitaine Léger et, d’autre part, redonné confiance à la population musulmane. Elles permirent de desserrer l’étau qui étouffait l’ALN dans le maquis à la suite des opérations de grande envergure du général Challe ; celui-ci fut obligé de redéployer une partie de ses troupes dans les villes.
Face à la recrudescence des attentats perpétrés par les diverses organisations du FLN dans la capitale, l’administration coloniale, en la personne du général Simoneau, responsable du centre interarmes de Hydra à Alger, créa une collaboration triangulaire constituée de divers corps de l’armée et des renseignements, notamment le colonel Tunquier, responsable du dispositif de protection urbain. Celui-ci est connu pour être un spécialiste de la manipulation et des complots pour créer le doute et la suspicion au sein des organisations FLN et ALN. À cela s’ajoute la collaboration du lieutenant Delguetre, responsable de Delta OAS qui tenta d’implanter une cellule OAS au sein même de la Casbah par un certain Achour qui fut abattu par nos éléments, de même qu’un personnage qui avait réussi à noyauter une organisation du front. Grâce à nos services de renseignements, nous avons déjoué plusieurs tentatives de l’ennemi qui fit appel au Front de l’Algérie démocratique (FAD). Cette tendance fut créée par un certain cadi, avec l’aval du gouvernement français, avec le compromis projeté de combattre le FLN pour représenter dans le cadre d’une troisième force. Tous les dispositifs employés par l’administration coloniale pour anéantir le FLN à Alger et dans les autres villes d’Algérie, qui ont également joué un rôle éminemment important dans la lutte de libération nationale, sont restés vains.
Notre jeunesse avec des moyens logistiques dérisoires, animée par la foi et l’amour de la patrie a su relever le défi et remporter ainsi la dernière Bataille d’Alger, dont le bilan recensé, réparti entre les organisations de la W III et celles de la W4 s’élève à 302 actions militaires, de 1959 à 1962. Il y a lieu de savoir que 14 membres de notre organisation sont déjà morts dont le plus jeune fidaï, Moknine Mourad, ainsi que Mezari Malika et Mekhloufi Aïcha. Celle-ci malgré sa participation dans les actions armées et reconnue par le reste de l’organisation ne disposait par d’attestation de reconnaissance.
B. A.
Ancien responsable de groupes armés à Alger P/la W III zone IV
Bio express :
Ancien militant au sein de l’organisation d’Alger-Centre. Arrêté début 1956 par les zouaves du capitaine Sirvens.
Évadé et arrêté une deuxième fois par les paras du 3e RPC de Bigeard en 1957. Libéré en 1959 après avoir subi trois fois le jeu de la roulette russe. Organisateur et responsable du groupe armé à Alger, sous la responsabilité du comité Alger I, en liaison avec la wilaya III zone IV. Les activités établies, présentées après la tenue de la 4e conférence sur l’écriture de l’histoire de la Révolution armée, le 25 septembre 1986, sont reconnues par l’Organisation nationale des moudjahidine de la wilaya d’Alger. En 1962, responsable d’un secteur militaire à El-Biar au sein de la nouvelle ZAA du commandant Azzedine.
Photo : De gauche à droite: Samia Lakhdari, Drif Zohra, Djamila Bouhired, Hassiba Bentbouali
Posté le 12.10.2008 par abdoumenfloyd
Retrouvez toute les parties de l’analyse de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire dans la rubrique : HISTOIRE
SUITE :
Octobre 1988 en Algérie. L’analyse de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire
Extrait de : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire , Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004 (édition de poche : La Découverte, Paris, 2006).
Suite Chapitre 5 :
La neutralisation de la Kabylie
Avant de lancer l’« opération Octobre », Larbi Belkheir a pris le soin, par diverses mesures, d’assurer ses arrières pour maîtriser autant que faire se peut, les risques de débordement liés au déchaînement, par la provocation, de la violence populaire. Mais il a sous-estimé la rage de la jeunesse : l’ampleur des manifestations du 5 octobre à Alger, à l’évidence, a dépassé ses prévisions. D’où l’importance, pour éviter l’embrasement du pays, de neutraliser la Kabylie, qui risque fort d’exploser à son tour : dès le 6 octobre, des camions équipés de hauts-parleurs sillonnent les villages kabyles pour asséner à la population qu’elle ne doit pas se sentir concernée par les émeutes d’Alger, rappelant que les populations arabophones ne s’étaient pas mobilisées pour soutenir les Kabyles en 1980.
Toujours dans l’idée de désamorcer par avance une éventuelle révolte kabyle, Belkheir prend contact avec celui qui est alors considéré comme l’un des principaux leaders de l’opposition sur le terrain, à savoir le docteur Saïd Sadi, plusieurs fois emprisonné pour son combat pour la démocratie et la culture berbère. Le 8 octobre 1988, Saïd Sadi et trois de ses compagnons informent l’avocat Abdennour Ali Yahia, qui fonda avec eux la Ligue des droits de l’homme, qu’ils se rendent à la présidence où ils ont « rendez-vous » (45). Sadi avise ensuite Ali Yahia qu’il a été reçu par Larbi Belkheir et que celui-ci lui a donné « carte blanche » pour tenter de contrôler la Kabylie. Larbi Belkheir, qui confirmera la rencontre (46), lui aurait cependant demandé d’apporter la preuve de son influence en Kabylie en y organisant une grève de deux jours.
Suite à cette manœuvre, les commentaires de la presse retiendront que la Kabylie aura manifesté une timide solidarité avec les émeutiers des autres régions par deux jours de grève, sans plus. Le Monde relève que les Algérois qui sollicitent le soutien de leurs frères kabyles se font, « à leur grand étonnement, […] poliment éconduire (47) ». La réalité est évidemment aux antipodes de cette thèse. Car passés les premiers moments de surprise, la plupart des villages de Kabylie se portent solidaires de la révolte, les émeutes se poursuivant même au-delà du 12 dans des villes comme Aïn-el-Hammam (48), Azazga, Boghni, Béjaïa, Bouira, Larbaâ, Oudhias, Tizi-Ouzou, etc. (49), alors que le reste du pays a retrouvé le calme le 11 octobre.
Mais la bonne foi des journaux étrangers n’est, à cette occasion, pas à mettre en doute. Larbi Belkheir a en effet parié sur un mélange de paresse et de contraintes matérielles auxquelles sont confrontés les envoyés spéciaux qui couvrent les événements. Le foyer des émeutes étant à Alger, pourquoi envoyer une équipe de reporters à Tizi-Ouzou, où rien n’est censé se passer ? Cette présentation tronquée de la réalité étant relayée par l’entourage de Saïd Sadi, opposant confirmé, personne ne la met en doute. Quinze ans après, la plupart des Algériens pensent toujours qu’en 1988, la Kabylie ne s’est pas mobilisée contre le régime…
À l’époque, un article du Monde avait pourtant révélé ingénument l’intoxication en donnant la parole à Noureddine Aït-Hamouda, l’un des bras droits de Saïd Sadi (soupçonné de longue date par les militants du Mouvement culturel berbère d’être proche des « services ») : « On est passé par cette étape de la violence en 1980. Il ne s’agit plus pour nous de jouer les casseurs […]. Nous devons maintenant avoir une attitude plus responsable, devenir une force de proposition, d’autant que les intégristes musulmans avancent des projets politiques et parlent de “république islamique” (50). » Pour lui, « les réformes annoncées par le président Chadli portent en elles la liquidation de tout le système politique de 1962 à nos jours. […] Le chef de l’État peut être soutenu par tous les Algériens qui aspirent à la démocratie ». Confirmant implicitement le deal secret passé entre Larbi Belkheir et Saïd Sadi, Aït-Hamouda concluait : « Nous avons montré que nous étions capables de mobiliser la population. »
Bref, le matraquage commence : le « péril intégriste », que les observateurs les plus avisés n’évoquent à ce stade que de façon accessoire (51), doit s’imposer dans tous les esprits. Bien sûr, ni Saïd Sadi, ni a fortiori Noureddine Aït-Hamouda — dénoncé à l’époque dans la revue du Mouvement culturel berbère, Tafsut (52) —, ne sont porte-parole de la Kabylie. Mais leurs discours visant à dramatiser la « menace intégriste » s’adressent aux Français, sur lesquels la revue Tafsut n’a aucun impact.
Le clan Belkheir rafle (presque) la mise
Le calme revenu, Larbi Belkheir et ses alliés s’empressent de parachever leur succès en éliminant leurs principaux adversaires au sommet du pouvoir. Dès la fin octobre, on y reviendra dans le chapitre suivant, la presse révèle deux limogeages spectaculaires : celui du secrétaire général du FLN, Mohammed Chérif Messaâdia, remplacé par Chadli lui-même ; et celui du chef de la branche principale de l’ex-Sécurité militaire (alors nommée, on l’a vu, « DGPS »), le général Mejdoub Lakhal Ayat. Et en novembre 1988, un remaniement de la hiérarchie militaire consacre la mise à la retraite forcée de presque tous les officiers récalcitrants de l’aile « orientaliste » : la purge frappe une dizaine de généraux, qui n’ont d’autre choix que d’accepter les réformes « dans le calme », sous peine de paraître aller à l’encontre de la volonté des « citoyens sincères » chers au président — lequel, pour reprendre l’expression de Noureddine Aït-Hamouda, « doit être soutenu par tous les Algériens qui aspirent à la démocratie (53) ».
Même si son scénario initial ne s’est pas exactement déroulé comme prévu, le clan Belkheir rafle ainsi l’essentiel de sa « mise » criminelle. Et le général Khaled Nezzar, qui avait si efficacement court-circuité son chef, le général Belhouchet, pendant la sauvage répression des émeutes, le remplace comme chef d’état-major de l’armée.
Manifestement convaincu que l’Algérie est confrontée à un grave péril intégriste, le président François Mitterrand se garde toutefois, non sans moult circonvolutions, de soutenir ouvertement les fusilleurs, mais aussi de les condamner — ce qui, en langage diplomatique, vaut soutien. Le 12 octobre, alors que plusieurs centaines de jeunes Algérois viennent d’être fauchés à la mitrailleuse lourde, il s’exprime au conseil des ministres : « Bien sûr, il n’est pas supportable qu’un pouvoir frappe ainsi son peuple. Mais nul ne sait, si Chadli partait, quel pouvoir lui succéderait. C’est comme l’Iran, le régime du Shah n’était pas supportable, mais la révolution ne l’est pas plus, même si ses objectifs sont plus sympathiques. […] Que va-t-il se passer en Algérie, je n’en sais rien. Mais en tout cas, il y a une hypothèse à laquelle il est interdit, pour l’heure, de penser : l’établissement de la démocratie (54)… » La hantise d’un intégrisme islamiste exerçant son influence néfaste sur les jeunes déshérités algériens continue bel et bien de tarauder Paris.
Le message est clair : pour barrer la route à l’islamisme, le péril suprême, il faut soutenir un système décrié, quitte à ne lui consentir qu’un soutien du bout des lèvres. Dans Le Monde du 17 octobre, Bruno Frappat écrit de façon prémonitoire : « Quand, enfin, on nous présenta ce “redoutable tribun” qu’est le jeune imam de Kouba, Ali Benhadj, on le vit dans une inquiétante pénombre, tous projecteurs éteints, comme s’il s’agissait de souligner le côté redoutable de cet agent de l’islam en marche », concluant qu’« il n’y a pas de hasard dans la communication ». Le politologue — et excellent spécialiste de l’islam politique — François Burgat écrit quant à lui que « l’Algérie louche : elle a un œil dirigé vers Paris, l’autre vers Le Caire (55) ».
Quant aux réformes, tout semble aller pour le mieux : le système de parti unique est jugé unanimement responsable de tous les déboires de l’Algérie, il sera aboli. Multipartisme, presse « indépendante », liberté d’expression, liberté d’association, liberté d’entreprendre, l’avenir s’annonce radieux. Mais le fonctionnement du réseau Belkheir, dont le patron est officiellement modeste conseiller à la présidence, toujours discret, obéissant « au garde-à-vous », est-il compatible avec l’instauration d’une véritable démocratie ? Quel avenir est promis à cette Algérie « démocratique » enfantée dans le leurre, la provocation, le carnage ?
Notes du chapitre 5
1.Corinne Bensimon , Libération , 8-9 octobre 1988.
2. Frédéric Fritscher , Le Monde , 7 octobre 1988.
3. Libération , 10 octobre 1988.
4. Cette région militaire, on l’a vu (voir supra , chapitre 1), était traditionnellement dirigée depuis 1962 par d’anciens officiers « déserteurs de l’armée française » ; le général Khaled Nezzar l’a dirigée de juillet 1979 à septembre 1982.
5. Le Monde , 12 octobre 1988.
6. Séverine Labat , Les Islamistes algériens , op. cit ., p. 52.
7. Le Monde , 12 octobre 1988.
8. Gilles Millet , Libération , 11 octobre 1988.
9. Jean-Marc Kalflèche , Le Quotidien de Paris , 11 octobre 1988.
10. Le Monde , 15 octobre 1988.
11. Libération , 11 octobre 1988.
12. Jeune Afrique , n° 1452, 2 novembre 1988.
13. Voir, dans Libération du 13 octobre, le récit hallucinant de son envoyé spécial Bruno Hadith.
14. Libération , 12 octobre 1988.
15. El-Moudjahid , 12 octobre 1988.
16. Alors responsable de l’Amicale des Algériens en Europe ( Le Monde , 11 novembre 1988).
17. Comité national contre la torture , Cahier noir d’octobre , ENAG, Alger, 1989.
18. El-Moudjahid , 18 octobre 1988.
19. Le Monde , 25 octobre 1988.
20. Ils seront rappelés dans Le Monde , le 15 octobre, par Frédéric Fritscher : « Où étaient donc les forces de police, ce mercredi [5 octobre, premier jour des émeutes] ? Elles avaient reçu des instructions précises. Même les agents de circulation avaient déserté les carrefours. Comme si tout était prévu, à défaut d’être orchestré. Qui avait donc bien pu, mardi soir [4 octobre], prévenir certains commerçants de la rue Didouche-Mourad, en leur conseillant de laisser leur rideau baissé le lendemain ? Qui étaient ces adultes à l’air sévère et décidé qui guidaient, mercredi matin, ces hordes déchaînées dans Alger, ville ouverte. Si nous avions entendu parler des uns, nous avons vu les autres ! Fallait-il donc en arriver à cette extrémité pour pouvoir en appeler aux militaires et décréter, le lendemain, l’état de siège ? Qui étaient ces civils en jeans, baskets et blousons de cuir qui, au milieu des manifestants sortaient soudain un pistolet et ouvraient le feu ? Qui étaient ces cinq hommes en civil montés sur le plateau arrière d’une 404 bâchée qui ont tiré sur la foule à Kouba ? Qui étaient encore ceux qui, à bord de voitures de sociétés nationales, lâchaient, ici et là, quelques rafales d’armes automatiques ? »
21. Serge July , Libération , 12 octobre 1988.
22. Interview de Michel Rocard sur TF1, 13 octobre 1988.
23. Libération , 10 octobre 1988.
24. Sid Ahmed Semiane (dir.), Octobre, ils parlent , Le Matin, Alger, 1998.
25. Comme l’établit notamment, de façon circonstanciée, le mémoire très détaillé rédigé en juillet 2002 par les avocats français William Bourdon et Antoine Comte en réponse au « Mémoire à M. le Procureur de la République du tribunal de grande instance de Paris » des conseils de Khaled Nezzar, suite à la plainte pour tortures dont ce dernier a été l’objet le 25 avril 2001 (ce document de référence sur les événements de la période 1988-1998, outre qu’il bat systématiquement en brèche les allégations autojustificatives du général Nezzar sur les crimes qui lui seront reprochés, présente notamment le récit le plus précis et le mieux documenté publié à ce jour des événements d’Octobre 1988 ; il est consultable sur le site ).
26. Khaled Nezzar , in Sid Ahmed Semiane (dir.), ibid. , pp. 65-93.
27. Le Matin , 5 octobre 2000.
28. Hacine Ouguenoune , entretien avec Jean-Baptiste Rivoire, Londres, mars 2002.
29. Entretien de Jean-Baptiste Rivoire avec le capitaine Ouguenoune, dit « Haroun », membre du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), à Londres, juillet 2002, reproduit dans l’ouvrage de Habib Souaïdia , Le Procès de « La Sale Guerre » , op. cit ., p. 491.
30. Medjdoub Lakhal Ayat , in Sid Ahmed Semiane (dir.), Octobre, ils parlent , op. cit ., p. 129.
31. El-Moudjahid , 20 septembre 1988.
32. Lahouari Addi , Le Monde , 27 juin 1991.
33. Abdelhamid Brahimi , « La responsabilité du général Khaled Nezzar dans la répression et l’inauguration d’une politique de terreur en Algérie », témoignage produit en défense pour le procès en diffamation de M. Khaled Nezzar contre M. Habib Souaïdia, 30 mars 2002.
34. Le Monde , 4 octobre 1988.
35. Le Monde , 8 octobre 1988.
36. Abdelhamid Brahimi, entretien avec les auteurs, Londres, février 2002
37. Khaled Nezzar , in Sid Ahmed Semiane (dir.), Octobre, ils parlent , op. cit ., pp. 65-93.
38. Ibid. , p. 74 et 79.
39. Khaled Nezzar , in Sid Ahmed Semiane (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit. , pp. 65-93.
40. Larbi Belkheir , ibid. , pp. 111-126.
41. Medjdoub Lakhal Ayat, ibid ., p. 132.
42. Voir Fréderic Fritscher, Le Monde , 15 octobre 1988.
43. Abed Charef , Le Grand Dérapage , op. cit ., p. 3.
44. Khaled Nezzar , in Sid Ahmed Semiane (dir.), Octobre, ils parlent , op. cit ., pp. 65-93.
45. M e Abdennour Ali Yahia , entretien avec les auteurs, février 2002.
46. Larbi Belkheir , in Sid Ahmed Semiane (dir.), Octobre, ils parlent , op. cit ., pp. 111-126.
47. Le Monde , 15 octobre 1988.
48. Jeune Afrique , 2 novembre 1988.
49. Le Monde , 15 octobre 1988.
50. Interview de Noureddine Aït-Hamouda , Le Monde , 15 octobre 1988.
51. François Burgat , Libération , 17 octobre 1988 ; Le Point n° 842, 7 novembre 1988.
52. « Depuis quand Noureddine Aït-Hamouda fait-il partie du Mouvement culturel berbère ? Où se trouvait-il en 1980 ? Pourquoi se cache-t-il derrière ce pronom problématique : “Nous” ? […] Nous nous élevons avec force contre ce comportement malhonnête, irresponsable, calculateur, et politiquement très grave » ( Mouvement culturel berbère , « Réponse au journal Le Monde », Tafsut , n° 12, janvier 1989).
53. Le Monde , 15 octobre 1988.
54. Cité par Hubert Védrine , Les Mondes de François Mitterrand. À l’Élysée, 1981-1995 , Fayard, Paris, 1996, pp. 681-691.
55. François Burgat , L’Islamisme au Maghreb , Karthala, Paris, 1988.
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Posté le 10.10.2008 par abdoumenfloyd
SUITE :
Octobre 1988 en Algérie. L’analyse de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire
Extrait de : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire , Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004 (édition de poche : La Découverte, Paris, 2006).
Suite Chapitre 5 :
Le complot d’Octobre :
Dès la fin 1987, et surtout à partir de l’été 1988, les signes que le congrès du FLN prévu pour décembre n’aura pas lieu se multiplient : en juillet, Chadli Bendjedid suspend les travaux de la commission chargée de le préparer, qui est présidée par Mohammed Chérif Messaâdia, secondé de Mouloud Hamrouche et d’Abdelhamid Brahimi. Dans la rue, une rumeur persistante annonce une grève générale pour le 5 octobre — ce que confirmera plus tard le propre chef de la SM, Medjdoub Lakhal Ayat, en prétendant qu’il se serait agité en vain pour la prévenir (30)…
Le 19 septembre, un discours présidentiel provoque la stupeur des Algériens : Chadli Bendjedid accuse FLN et gouvernement de l’avoir « empêché de travailler » et d’avoir « entravé sa démarche », il fustige les « fainéants », raille les « applaudisseurs » professionnels, brocarde les « incapables », met à l’index les « spéculateurs [qui] accumulent des richesses colossales en un temps limité », dénonce les « incompétents », met en garde les « irresponsables », soit vaille que vaille tout ce que le FLN a drainé comme personnel au fil de son inexorable décrépitude. « Ceux qui ne peuvent plus assumer leurs responsabilités doivent se démettre », conclut-il (31). En somme, il tient le discours d’un parfait opposant, comme pour se démarquer du bilan d’un FLN n’ayant plus que quelques semaines de prééminence devant lui.
Dans un pays où, comme le soulignera le sociologue Lahouari Addi, « la révolte est dans l’air » en permanence (32) et où le régime mobilise des moyens considérables pour l’empêcher d’éclater, les propos présidentiels ne peuvent être perçus par la population que comme une incitation à la révolte. Il suffira dès lors de retirer au moment opportun les dispositifs répressifs et le tour sera joué.
Soigneusement tenu à l’écart de ces préparatifs, le Premier ministre Abdelhamid Brahimi expliquera plus tard comment la montée de la tension a été encouragée : « Pendant plus de trois mois, entre juillet et le 5 octobre 1988, des pénuries de produits alimentaires essentiels tels que la semoule, l’huile de table, le lait, etc., apparues dans quelques-unes des wilayate d’abord, se répandent ensuite rapidement dans tout le pays au fil des semaines (33). » Parallèlement, Larbi Belkheir instrumentalise les syndicats, noyautés par le PAGS, qui déclenche de nombreux conflits sociaux. Dans ce contexte explosif, le pouvoir prend une mesure qui va être perçue comme une provocation : la suppression d’une prime annuelle pour les salariés de l’industrie. Le syndicat unique lié au FLN, l’UGTA, incite alors les travailleurs, dont le pouvoir d’achat est gravement atteint, à protester, ce qui accrédite l’idée que le FLN est à l’origine du mot d’ordre de grève et donc de ses répercussions…
Dans la banlieue d’Alger, la zone industrielle située entre Rouïba et Reghaïa est paralysée. Un imposant dispositif anti-émeutes est mis en place, pour empêcher les manifestants de se rendre à Alger. Parfaitement organisées, les forces de police gèrent les affrontements avec des canons à eau et des chiens. Aucun coup de feu n’est tiré. Mais rien n’est négligé pour maintenir la pression : le 29 septembre, les banques sont ainsi avisées par télex de la suppression de l’allocation dite « touristique », versée en devises aux rares Algériens encore capables de voyager à l’étranger (34)… Le 1 er octobre, une rumeur commence à se propager dans Alger : tout le monde va sortir dans la rue le 5 et cela va « barder » !
Le 2 octobre, en prévision des événements, les principaux dirigeants du FLN sont « réquisitionnés » et « protégés » par des commandos parachutistes. Le 4 octobre, veille du déclenchement des émeutes, des forces spéciales de l’armée bouclent le siège du parti unique : « En treillis camouflage, kalachnikov baïonnette au canon, ils veillent depuis mardi soir [la veille des émeutes], rapporte Le Monde . Des chars sont venus dans le courant de la journée prendre position au bas des escaliers conduisant à l’esplanade d’Afrique. De l’autre côté, des automitrailleuses légères interdisent l’entrée principale (35). »
Le 5 octobre, « à dix heures pile », précisera Khaled Nezzar, commencent les émeutes. Le président réunit une cellule de crise dès dix heures du matin, à laquelle participent Larbi Belkheir et El-Hadi Khédiri, les premiers planificateurs de cette tempête. Présents également, par nécessité, Abdelhamid Brahimi, Premier ministre, qui trouve ses partenaires étrangement « détendus et souriants (36) » étant donné les circonstances, et Mohamed Chérif Messaâdia, le secrétaire général du FLN, qui, lui, n’en mène pas large. « Après un échange d’informations, raconte Abdelhamid Brahimi, Chadli conclut en disant que si jamais des dépassements sont signalés, il donnera l’ordre à l’armée d’intervenir. » Le général Khaled Nezzar affirmera plus tard que c’est dès l’après-midi du 5 octobre, c’est-à-dire bien avant que la situation ne dégénère réellement, qu’on le sollicite (37).
La signature du décret d’état de siège est un moment crucial dans la planification, puisqu’elle revêt le putsch du sceau de la « légalité ». Ce sera ainsi en vertu de la loi que tous les fondements constitutionnels du pays seront violés. Car en réalité, les troupes de Khaled Nezzar n’ont pas attendu ce moment pour agir : elles sont sur les lieux bien avant, pour neutraliser, on l’a vu, les dirigeants du FLN.
Officiellement, l’état de siège est décrété le 6 octobre (en vérité, il avait été décidé dès le 5), et le couvre-feu instauré. Dès lors, la « cellule de crise » qui coordonne la suite des opérations ne comprend plus ni Brahimi, ni Messaâdia ; mais Nezzar la rejoint. Le soin de « rétablir l’ordre » est confié à un commandement militaire à la tête duquel se trouve en principe le général Abdellah Belhouchet, chef d’état-major de l’ANP. Mais Belhouchet, qui n’est pas membre du clan Belkheir, rechigne à réprimer trop sauvagement la population. C’est à son second, le général Khaled Nezzar, alors commandant des forces terrestres (et ancien de l’armée française), que Chadli — en fait Belkheir, qui manipule ce dernier — confie en pratique le soin de coordonner la répression. Le piège se referme sur Chadli, il ne reste plus qu’à faire beaucoup de morts…
« J’ai été désigné responsable du rétablissement de l’ordre, racontera Nezzar quelques années plus tard. Il y a eu des morts. J’ai affronté une situation moralement et psychologiquement difficile. Mais j’étais un militaire qui devait assumer son rôle jusqu’au bout. […] [Le] chef d’état-major fut beaucoup plus un frein dans le déroulement de notre travail. Son action paraissait tellement suspecte que j’ai dû le tenir à l’écart (38). »
Nezzar « tient donc à l’écart » son chef direct, le général Belhouchet, pour ne pas qu’il « freine » la répression. Mais il y a peu de chance que ce dernier, fidèle parmi les fidèles de Chadli, ait eu à « freiner » quoi que ce soit. Sa mise à l’écart symbolise donc plutôt la puissance du clan français, qui, après avoir tissé discrètement sa toile au fil des années 1980, se permet désormais de court-circuiter le haut commandement militaire. Pour obtenir que des troupes montent sur Alger, Khaled Nezzar décide de contourner les chefs de régions militaires : « La centralisation du commandement a notamment permis de faire venir les troupes (39) », expliquera ingénument Nezzar, avouant implicitement que son chef lui aurait refusé ce transfert. Sous d’autres cieux, cela s’appellerait insubordination, voire haute trahison. Mais la justice appartient aux vainqueurs…
Pour réprimer les manifestants, le général Nezzar fait appel à des troupes stationnées dans le sud, comme la 12 e brigade motorisée stationnée de Djelfa, à trois cents kilomètres d’Alger : « Monte dans ton premier char, je te veux demain à l’aube à Alger », ordonne-t-il au commandant Kamel Abderrahmane. Puis il inonde la capitale de dix mille soldats, ramenés laborieusement de Béchar et de Tindouf, à plus de mille kilomètres au sud, en réquisitionnant des avions civils d’Air Algérie, qui opèrent plusieurs rotations au cours de la nuit. Si Nezzar fait appel à des troupes stationnées au Sahara, dans la 3 e région militaire, c’est parce qu’il y fut en poste de fin 1977 à 1982, et qu’il y a gardé de nombreux contacts.
Officiellement, le calme ne revient à Alger que le 11 octobre. Mais en réalité, on l’a vu, les émeutes ont cessé dès le soir du 6. Problème : le calme est revenu trop vite pour justifier l’énorme opération militaire qui s’annonce. Il paraîtrait en effet assez louche qu’un tel déploiement de moyens, dépêchés de si loin, ne soit intervenu que pour faire fuir de vulgaires pillards et quelques lycéens déchaînés. De surcroît, pour justifier la neutralisation du FLN et le maintien au pouvoir du président Chadli, celui-ci doit apparaître comme pliant sous la pression de la rue, « concédant » la démocratie pour préserver le pays d’un désastre. Il faut donc redonner de la consistance à une révolte qui s’est délitée un peu trop vite.
Pour y parvenir, Larbi Belkheir et ses collègues vont instrumentaliser un courant politique d’opposition qui, loin d’avoir été à l’origine des émeutes, n’avait fait que « prendre le train en marche (40) » : l’islamisme radical. Coordonnateur des services de sécurité à la présidence, le colonel Toufik Médiène, prend langue avec les leaders islamistes et leur demande d’organiser une manifestation pour ramener le calme (41). Dès lors, plus de scènes de pillage, plus d’édifices étatiques qui brûlent : la révolte sociale se mue en manifestations islamistes. Après qu’une première marche s’est déroulée sans heurts le 7 octobre, tout va basculer. Les 8 et le 9 octobre, c’est l’escalade : d’étranges provocateurs en civil sillonnent les manifestations islamistes et tirent dans la foule (42). Révoltés, les manifestants s’en prennent alors à tout ce qui symbolise l’État et plusieurs centaines d’entre eux tombent sous les rafales des mitrailleuses de l’armée. Mais cette « islamisation » de la révolte n’apparaît pas encore évidente aux yeux de la presse étrangère qui couvre les événements… Cela va changer le 10 octobre, quelques heures à peine avant le discours charnière de Chadli.
La veille, Ali Benhadj légitime dans un prêche la révolte des jeunes — l’une de leurs demandes est de pouvoir récupérer les corps de leurs proches abattus. Il les invite à manifester le lendemain à partir de la mosquée de Sidi M’hammed (Alger). Mais une cellule de crise réunie autour du cheikh Ahmed Sahnoun, l’un des leaders historiques de la mouvance islamiste, flaire la provocation. De fait, des hommes armés seront repérés parmi les manifestants, comme en attestera notamment le journaliste Abed Charef (43). Le 10, le cheikh Sahnoun se rend donc à la mosquée et enjoint les manifestants de se disperser. L’appel est entendu et les militants islamistes quittent la mosquée pour refluer vers leurs quartiers… Hélas, la ligne de démarcation est mince entre des marcheurs rentrant paisiblement chez eux et des manifestants, dans une ville surpeuplée comme l’est Alger, surtout si la plupart sont habillés de kamis blancs. Ambiguïté facile à exploiter pour qui veut tendre une embuscade meurtrière.
Sur le chemin du retour, les milliers de « manifestants » longent plusieurs édifices sensibles, comme le Commissariat central de police, le siège de l’Assemblée nationale et celui de la wilaya, sans qu’aucun incident ne soit à signaler. Mais à proximité du siège de la police, la DGSN, ils trouvent le passage barré par plusieurs cordons de la police, de l’armée, de la gendarmerie et des forces anti-émeutes et ils doivent bien malgré eux s’arrêter. Ceux qui sont derrière continuant d’affluer, cette digue provoque tout naturellement un attroupement. Les forces de sécurité tirent alors dans la foule, provoquant un véritable massacre qui fera au moins trente-quatre morts et plus de deux cents blessés.
À Bab-el-Oued, « un des marcheurs a commencé à tirer, c’est un élément de Ali Benhadj (44) », expliquera Khaled Nezzar pour justifier cette fusillade criminelle. Selon El-Hadi Khédiri, il y aurait eu « un coup de feu, mais on n’a jamais pu le prouver. On dit aussi que ce n’était qu’un pétard lancé sciemment ». Une provocation en somme, avoue-t-il à demi-mot. Aucune enquête ne sera conduite pour établir le déroulement des faits, mais force est de constater qu’ils serviront parfaitement le calcul de Khaled Nezzar, Larbi Belkheir et leurs hommes pour amener les islamistes en première ligne, justifiant a posteriori l’état de siège, condition sine qua non du succès du putsch.
A suivre la dernière partie de l'analyse le 12.10.2008
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Posté le 08.10.2008 par abdoumenfloyd
SUITE :
Octobre 1988 en Algérie. L’analyse de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire
Extrait de : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire , Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004 (édition de poche : La Découverte, Paris, 2006).
Suite Chapitre 5 :
Épidémie d’ hypocrisie et de mensonge
Le 18 octobre, minimisant l’étendue de la répression et alors que la torture se déchaîne, le ministre de la Justice, Mohamed Chérif Kherroubi, déclare que « 3 743 personnes ont été présentées devant des juridictions ». Il affirme en outre que « l’armée, à ce jour, ne détient rigoureusement aucune personne (18) ». Tout démontre pourtant que les arrestations se poursuivent. Ce jour-là, Le Monde rapporte en effet le cas de ces « hommes des services algériens se présentant en compagnie de témoins, le visage couvert de cagoule, qui désignent sans être reconnus leurs camarades complices censés avoir participé aux émeutes. Cette méthode, connue sous le nom bouchkara , ou l’homme au sac, rappelle de tristes souvenirs aux Algérois. Le général Massu l’utilisait au moment de la bataille d’Alger ». Réagissant à ces informations, le ministre de l’Intérieur El-Hadi Khédiri affirmera que « la police n’utilise pas le procédé colonial des cagoules et qu’il a ordonné de tirer sans hésitation sur tous ceux qui [le] pratiquent (19) ». Après la brutalité, le cynisme.
Ces mises en cause, tout comme les questionnements formulés par les médias français sur la forte probabilité d’une manipulation des émeutes (20), suscitent une très violente réaction de la presse officielle. Dès le 12 octobre, avec son style inimitable, El-Moudjahid les met vertement en cause : il dresse le « constat d’une malveillance qui constitue l’expression d’un mépris flagrant de la déontologie et d’une volonté de détruire, […] preuve que certaines haines défient le cours de l’histoire ». Dans l’édition du lendemain, les journalistes français sont traités de « charognards [en proie à] une véritable hystérie, froidement calculée dans une volonté manifeste de nuire par le biais d’une immense entreprise de désinformation [dessinée] dans les bureaux de certaines officines malodorantes ».
L’amalgame est double et payant : du côté algérien, d’abord, qui semble ainsi parler d’une seule voix suintant la haine des Français ; du côté français, ensuite, qui doit apparaître comme une entité indissociable, unissant État, intérêts financiers particuliers et peuple français dans son intégralité, coupables solidairement d’avoir un jour été colonisateurs. L’offensive semble en tout cas atteindre son objectif, bloquant les critiques en Algérie et accentuant le mutisme de Paris (21) : « Nous avons un million de citoyens algériens présents sur le territoire français, déclare le Premier ministre Michel Rocard sur TF1. […] Tout commentaire excessif pourrait les inciter à se battre entre eux [ sic ] sur notre propre territoire. […] Nous avons la troisième colonie française à l’étranger, qui est en Algérie. Aucun mot de trop ne peut être prononcé qui les mettrait en danger dans un sens ou dans l’autre, par rapport à la population, par rapport au gouvernement. […] Le fait que moi-même, dont la vie militante s’est déclenchée à propos de la lutte contre la guerre d’Algérie, je ne me sois pas senti en situation d’apporter un appui chaleureux au gouvernement d’Algérie est déjà un signe fort. N’en demandons pas plus (22). »
De fait, une fois encore sur le dossier algérien, considéré comme une « affaire intérieure française » par la communauté internationale, ces quelques phrases de Michel Rocard vont donner le « la » et les États démocratiques n’en demanderont pas davantage. Mieux, au lieu des condamnations attendues, ce sont les messages de compréhension et de sympathie qui affluent à la présidence algérienne en provenance de tous les continents (23)…
Dix ans plus tard, en 1998, les principaux acteurs de la répression d’octobre reviendront sur la question de la torture dans un livre d’entretiens, Octobre, ils parlent (24). À l’époque chef de cabinet du président Chadli, le général Larbi Belkheir y affirme sans sourciller que c’est par le courrier que lui adresse la population que le président apprend les faits ; il en aurait été « outré ». « Il était impensable pour lui que des Algériens torturent des Algériens », poursuit-il contre toute évidence, avant de diluer les torts et les complicités en les multipliant : « Deux problèmes s’étaient posés à la présidence : celui de la torture et celui des voitures banalisées. Le président a demandé des explications, mais nous n’avons jamais eu de suite. […] Chadli avait discuté de la torture avec la LADH [Ligue algérienne des droits de l’homme] de Brahimi. Les choses sont restées en l’état et les enquêtes n’ont pas abouti. [Les tortures] ne sont pas le fait des unités de l’armée. » À titre personnel, il ne paraît même pas se sentir concerné par les accusations…
Dans ce livre, le général Khaled Nezzar, principal responsable et organisateur de la répression (25), est également interviewé. Il affirme qu’à sa connaissance, il n’y a eu qu’un seul centre de torture. Ce qui l’inquiétait, affirme-t-il, « c’étaient les témoignages selon lesquels les responsables des sévices revêtaient des uniformes de parachutistes dans un centre à Alger [qui] était rattaché à la présidence », tout comme l’étaient les « auteurs des sévices et des brutalités ». Quant au carnage, il le déplore bien sûr, mais il était selon lui inscrit dans la fatalité des événements. Avec un parfait cynisme, il se livre dans cette interview à un incroyable exercice de négationnisme. Contredisant les centaines de témoignages recueillis par le Comité national contre la torture, il affirme : « Les militaires n’ont pas tiré dans le tas. Tirer dans le tas, vous vous rendez compte ? » Et il ose ajouter, comme si tous ceux — y compris les correspondants de la presse étrangère — qui avaient vu ses hommes tirer à la mitrailleuse lourde sur les jeunes manifestants avaient rêvé : « Beaucoup de victimes des événements d’octobre ont d’ailleurs été fauchées par des balles perdues. On a aussi tiré par terre pour disperser la foule. Les noyaux et les enveloppes de balles, en ricochant, ont mortellement atteint des personnes. Nous n’avons pas tiré pour tuer et les instructions n’ont jamais été données dans ce sens (26). »
À la tête de la principale branche de la SM (alors nommée DGPS) jusqu’au moment où il est sacrifié en octobre 1988, le général Medjdoub Lakhal Ayat affirme, lui aussi contre toute évidence, que « la DGPS n’a rien à voir avec la torture ni avec le centre de Sidi-Fredj ». Quant au général Mohamed Betchine, directeur de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée), l’autre branche de la SM, également sévèrement mis en cause, il sera le seul, douze ans après les faits, à reconnaître du bout des lèvres la responsabilité de l’un des clans du pouvoir dans la préparation des émeutes et dans la répression : « Les manifestations d’octobre 1988 et les séances de torture qui ont suivi ont été programmées à l’intérieur d’appareils. » Il déclarera qu’outre Sidi-Fredj, existait un autre centre de torture, « l’école Tamentfoust [où] 1 267 personnes ont été emprisonnées (27) ».
On a là un aperçu édifiant des méthodes des généraux algériens. Alors qu’ils partagent tous notoirement la responsabilité de la répression sauvage d’octobre 1988, ils se renvoient les uns aux autres, à demi-mots, celle des massacres et de la torture de masse : Belkheir, qui était à la présidence, met en cause la Sécurité militaire (DGPS et DCSA), Nezzar incrimine la présidence, le patron de la DGPS accuse celui de la DCSA, et réciproquement… Cette méthode éprouvée — que l’on pourrait appeler l’organisation de la confusion, nous aurons l’occasion d’y revenir — leur permet de « noyer le poisson » et d’occulter le fait qu’ils sont en vérité tous solidaires dans le recours aux pires exactions.
Cette conclusion nous sera confirmée en 2002 par un officier dissident, le capitaine Hacine Ouguenoune (28). En octobre 1988, il travaillait au CPMI (Centre principal militaire d’investigation, dépendant de la DCSA) de Ben-Aknoun, dans la banlieue d’Alger. Selon lui, il s’agissait du principal centre de torture et c’est de là qu’était pilotée toute l’opération (29). C’est l’exiguïté des lieux, explique-t-il, qui a amené la DCSA du général Mohamed Betchine à réquisitionner le centre de colonies de vacances de Sidi-Fredj, pour le métamorphoser en laboratoire de l’immonde.
En tout état de cause, la terrible répression des émeutes d’octobre 1988 dénote, de la part de la poignée de généraux qui viennent de franchir un pas décisif vers le pouvoir total, un absolu mépris de la vie humaine, une complète indifférence à la pratique routinière de la barbarie. Il ne s’agit pas hélas d’un accident de l’histoire. Ces généraux ne font que reproduire, sans complexe, les méthodes que leur ont léguées leurs aînés de l’époque coloniale, qu’ils ont eux-mêmes expérimentées durant la deuxième guerre d’Algérie (et qu’ils porteront à incandescence, on le verra, au cours de la troisième guerre d’Algérie, à partir de 1992). Reste à comprendre comment cette équipe, dont la méthode porte la signature de Larbi Belkheir, s’y est prise pour conduire cette formidable machination.
NB: Pour des raisons techniques les photos liées aux articles sont momentanément indisponibles
Posté le 07.10.2008 par abdoumenfloyd
SUITE :
Octobre 1988 en Algérie. L’analyse de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire
Extrait de : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire , Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004 (édition de poche : La Découverte, Paris, 2006).
Suite Chapitre 5 :
L’usage systématique de la torture
À l’issue de cette sauvagerie, on leur intime d’enfiler à la hâte des habits qui ne sont pas les leurs. Ils sont ensuite parqués pendant plusieurs jours, à quelque cinq cents personnes dans une cave au plafond bas (1,50 mètre), sanctionnés d’une salve de coups pour toute manifestation — « Pour faire ses besoins, il fallait être tabassé. » Après quatre jours de supplice sans boire, un para arrive avec un seau crasseux rempli d’eau dans laquelle il se lave les mains et les bottes, avant de le tendre aux assoiffés. Pour toute nourriture, ce sont quelques morceaux de pain qu’on jette sur les corps souillés, pour les humilier plus que pour les alimenter. Entassés les uns sur les autres dans le froid, sur un sol tapissé d’un mélange d’urine et d’excréments qui s’échappent d’une conduite d’égout cassée, ils sont appelés à tour de rôle pour être soumis à l’abomination.
Avec sa baïonnette, le lieutenant Guezati « scalpait les jeunes qui avaient les cheveux longs. […] Les officiers de la DGPS torturaient dans deux salles : la salle du supplice de la baignoire et du chiffon et la salle de sodomisation », raconte un homme. Un autre est reçu dans un bureau avec un violent coup de menottes, soumis à la gégène pendant qu’il est aspergé d’eau, puis mis contre le mur et frappé violemment d’une barre de fer plate, de coups de pieds… Un autre encore est matraqué par trois équipes de quatre policiers en civil, qui se relaient sans interruption, au moyen de manches de pioche et de planches en bois. Puis ils lui menottent les pieds et les mains pour l’empêcher de se protéger et reprennent leur œuvre méthodique. Ils le suspendent ensuite au plafond, avec une barre de fer passée sous ses genoux fléchis, lui bouchent le nez et lui font ingurgiter un mélange d’eau et de grésil par une bouteille enfoncée dans la gorge. Puis ils le suspendent par les pieds au moyen d’un câble électrique et le rouent de coups de pieds, de planche et de poings au visage…
Ramenés dans la cave, ne pouvant même plus s’asseoir, tant leur corps est meurtri, ils sont laissés dans l’immondice, le froid, la faim et toujours l’insoutenable incompréhension.
Puis c’est le retour aux centres de regroupement de Chéraga, Staouéli, Cherchell ou Tipaza, où, après deux à trois jours de géhenne et ayant vu revenir leurs camarades d’infortune dans un état pitoyable, on les présente à tour de rôle à un officier en civil qui leur intime de signer, avec interdiction de le lire, un procès-verbal de huit feuillets.
Les malheureux s’exécutent souvent sans demander leur reste. Ils apprendront plus tard que cette liasse recueillait l’aveu de leur « culpabilité » et atteste qu’ils ont été « bien traités » durant leur détention. Pour avoir esquissé un geste pour lire le papier, un détenu est « pratiquement battu à mort par un parachutiste ». Un autre est contraint à des relations sexuelles avec l’un de ses compagnons d’infortune : « On a obligé [X, un autre détenu] à me frapper, il m’a frappé et je suis tombé. Puis après ça on nous a obligés à faire des actes contre nature, moi et [X]. Après intervention d’un policier, cela s’est arrêté. »
Un autre relate cet épisode : « Ils m’ont demandé de dire que c’est B. qui a brûlé le Monoprix. Sous la douleur, j’ai dit que c’était lui. Comme il niait, ils ont commencé à le tabasser en lui demandant d’avouer. Alors il a avoué […]. Ils lui ont demandé de signer huit feuilles. Alors ils m’ont demandé de frapper B. vu qu’il avait brûlé les biens de l’État. Comme je n’avais qu’à obéir, j’ai frappé B., mais doucement. Voyant cela, l’un des civils m’a dit que ce n’est pas comme cela qu’on frappait et il m’a montré en me frappant dessus. Le coup était tellement fort que je suis tombé. Il m’a relevé et m’a donné encore un coup de bâton. Ils m’ont demandé d’enfoncer mon doigt dans le derrière de B., alors je l’ai fait. Ils ont demandé à B. de faire la même chose envers moi. Ensuite ils nous ont demandé de nous baiser à tour de rôle (moi et B.). Nous l’avons fait de peur. Puis ils m’ont demandé de sucer le sexe de B. et qu’il me fasse la même chose lui aussi. »
Les victimes sont ensuite présentées, après leur avoir permis de se laver, de se raser et de s’habiller convenablement, devant le procureur de la République. Là, croyant leur cauchemar terminé et persuadés de se retrouver en terrain de droit, certains croient pouvoir dénoncer le traitement qu’on leur a infligé.
Ils découvrent un homme insensible, qui refuse, dit l’un deux, « de prendre en considération nos blessures [et] les tortures que nous avons subies ». Parfois, le représentant de la justice va même à l’encontre de l’avis d’un médecin qui prescrit une hospitalisation d’urgence, comme pour cet asthmatique profond, souffrant d’un traumatisme crânien, d’une surdité totale d’une oreille et partielle de l’autre, de maux pulmonaires, rénaux, du larynx et des mollets, et portant des blessures sur tout le corps. Il préférera l’envoyer à la prison d’El-Harrach, où il restera huit jours sans couverture ni matelas. À un autre, qui se présente avec un début de gangrène à la jambe, consécutive à quatre jours de « traitement » par neuf tortionnaires, le procureur dira qu’il sera soigné à l’infirmerie de la prison d’El-Harrach, où il passera dix-huit jours.
Incarcérés à El-Harrach, où les gardiens de prison les « frappaient de temps en temps », la plupart des détenus sont remis en liberté provisoire début novembre, lorsque le président Chadli ordonnera leur libération. La plupart, car quelques-uns inaugurent les listes des « disparus », qui s’allongeront jusqu’à la nausée quelques années plus tard…
A suivre ...
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Posté le 06.10.2008 par abdoumenfloyd
Interview avec: Pierre-Philippe Rey (Professeur d’anthropologie à l’université Paris VIII)
Interrogé en marge du colloque sur les « Savoirs et les sciences », organisé par l’Institut d’études avancées de Nantes et le CREAD, les 31 mai et 1er juin derniers à Tipaza, Pierre-Philippe, professeur d’anthropologie à l’université de Paris VIII et historien émérite, a bien voulu répondre aux questions portant sur l’islamisation du Maghreb à travers, notamment, le courant berbère ibadite qui avait réalisé au VIIIe siècle déjà le premier grand espace musulman dans cette région berbérophone.
Il évoque les conflits récurrents entre les communautés mozabites et chaâmbas, qu’il se garde d’imputer à un différend d’ordre religieux mais beaucoup à des problèmes sociologiques.
- Dans les manuels scolaires, on fait rarement état du kharidjism notamment, sa composante ibadite comme étant à l’origine de l’islamisation des Berbères du Maghreb. On doit pourtant les premières conversions de berbères à l’Islam à des prédicateurs ibadites qui, du reste, jetteront les bases de l’imamat de Tihert (Tiaret), cette vaste communauté musulmane qui s’étendait sur patiquement tout le Maghreb et une partie de l’Afrique subsaharienne…
- Il est vrai que telle qu’enseignée en Algérie, l’histoire de l’islamisation du Maghreb est quelque peu tronquée. Dans la mémoire collective algérienne, l’islamisation du pays n’est généralement perçue qu’en tant que résultat des conquêtes de Okba Ibn Nafaâ. Mais en réalité, les choses ne se sont pas passées ainsi. Les conquérants notamment Okba Ibn Nafaâ, qui a tué au cours d’une bataille contre le chef berbère Kosseila, n’ont en vérité pas obtenu de résultat tangible en termes de propagation de l’Islam dans le Maghreb.
L’islamisation des Berbères s’est en réalité faite contre ces conquêtes qu’ils sont parvenus à refouler dans un petite enclave située entre Kairouan, Sousse et un peu Tripoli, tombée entre les mains de conquérants orientaux qui formeront la dynastie aghlabide de Tunisie. Les faits historiques, qui ne sont malheureusement pas mis en évidence, montrent par contre que l’islamisation du Maghreb est indéniablement le fait de missionnaires d’un courant de l’Islam, en l’occurrence l’ibadisme qui existe toujours dans le M’zab algérien, à Djerba en Tunisie, au djebel Naffoussa en Lybie et à Zanzibar en Afrique. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’ibadisme n’est pas une branche du sunnisme ni même du chiisme, comme on aurait tendance à le croire, celle d’un tout autre courant religieux appelé kharidjisme.
- Mais d’où viennent tous ces courants qui se distinguent du sunnisme ?
- Tous ces courants viennent de la péninsule arabique. Ils ont pris racine au moment de la bataille pour le khalifat entre Ali et Mouaouïa. Certains vont suivre dans un premier temps Ali, mais lorsque ce dernier a accepté un compromis avec Mouaouïa, beaucoup sortiront des rangs d’Ali et prendront de ce fait le nom de kharidjites, dont l’ibadisme est la seule composante qui subsiste aujourd’hui. Ceux qui ont choisi de suivre Mouaouïa seront qualifiés de sunnites et les fidèles d’Ali de chiites.
- Lequel de ces trois courants est à l’origine de l’islamisation du Maghreb ?
- C’est le courant kharidjite et, plus précisément, sa composante ibadite qui entamera l’islamisation du Maghreb. Les premières conversions de Berbères à l’Islam seront entreprises par des prédicateurs ibadites, originaires de Basra (Irak), portant le nom très significatif de « propagateurs de la science ». Ils étaient peu nombreux, à peine 5 missionnaires, parmi lesquels figuraient le Persan Abderrahmane Ibn Rostom. Ils créeront l’imamat de Tihert, auquel s’allieront progressivement la totalité des Berbères du Maghreb, à l’exception, de ceux déjà soumis aux Aghlabides de Tunis et aux Abbassides de Fès.
Il assoira son autorité politique et religieuse durant près de deux siècles sur un vaste territoire s’étalant du Maroc à la Tunisie, sans compter son influence sur les tribus d’Afrique sahelienne, fortement dépendantes du Maghreb, notamment sur le plan commercial. Ils imprégneront durablement les populations autochtones des rites musulmans, en général et de ceux, plus particuliers, propres au courant ibadites. Au VIIIe siècle déjà, on relevait une forte prégnance du culte ibadite sur les populations berbères, à tel point que cela avait posé problème au sunnite Tarek Ibn Zyad, après qu’il ait conquis l’Espagne, en 742, à la tête d’une armée berbère essentiellement ibadite.
Le conflit entre sunnites d’origine arabe et ibadites berbères était tel que les sunnites arabes avaient failli être expulsés d’Espagne par les Berbères ibadites. L’historien étranger à la région que je suis est aujourd’hui bien étonné de constater à quel point les Algériens, contrairement aux Tunisiens et Marocains qui revendiquent fièrement l’apport des dynasties aghlabides et idrissides qui n’avaient pourtant régné que sur une petite partie de leurs territoires, minorent les apports identitaires de l’imamat ibadite, dont la capitale (Tihert) installée dans leur pays avait rayonné durant plus de150 ans sur une vaste étendue du Maghreb.
- Les clivages entre ibadites berbères et Arabes sunnites, comme ceux qui surgissent périodiquement entre les communautés mozabites et chaâmbas, remonteraient-ils à cette époque ?
- Le phénomène existait effectivement déjà au VIIIe siècle et pour bien le comprendre, il faut savoir que très peu d’Arabes étaient impliqués dans l’islamisation originelle du Maghreb. Ceux, peu nombreux, qui y avaient pris part, évitaient de prendre souche au Maghreb, car ils avaient leurs attaches familiales en Orient. Ce sont donc les Berbères eux-mêmes qui se chargeront d’islamiser leurs contrées en se basant sur le culte ibadite. Les flux arabes ne viendront que bien plus tard, au milieu du XIe siècle, notamment avec les Béni Salam, qui trouveront du reste un Maghreb déjà très largement islamisé. Il faut toutefois bien se garder de réduire les querelles récurrentes entre Mozabites et Chaâmbas à ces seuls effets historiques.
Il ne faut surtout pas que les violences qui surgissent périodiquement cachent les alliances, autrement plus bénéfiques, qu’ont nouées et que nouent chaque jour ces deux communautés pour mieux exploiter le commerce saharien et l’économie locale. Il y a aujourd’hui, effectivement, un problème de croissance démographique différentielle au profit des Chaâmbas qui se sont sédentarisés et des migrants du nord venus nombreux travailler dans la région en pleine expansion, contrairement aux Mozabites qui continuent à travailler dans les villes du nord. Ces derniers craignent évidemment d’être submergés. Le différend entre ces deux communauté est, j’en suis convaincu, d’ordre sociologique et non pas religieux.
- Les moyens pacifiques utilisés par les ibadites pour islamiser le Maghreb, contrairement à ceux plus violents employés par les Fatimides chiites par exemple, ne constitueraient-ils pas les causes essentielles de ce clivage ?
- On raconte effectivement que les premiers prédicateurs arrivés au Maghreb étaient appréciés pour leurs bonnes paroles, leur simplicité, voire même leur extrême pauvreté et leur comportement exemplaire. Ils n’avaient à aucun moment eu recours à la violence, étant du reste trop peu nombreux pour s’y risquer. On pourrait, comme l’ont fait de nombreux historiens, expliquer le caractère pacifique de ces missionnaires ibadites par leur origine. Ils sont originaires de tribus du nord de l’Arabie, bien familiarisées à certaines pratiques de gestion démocratiques, fortement ressemblantes à celles des « djemaâs » berbères. La gestion des affaires de la cité par les « djemaâs » leur convenaient tellement qu’ils n’avaient pas hésité à l’inclure comme acte de foi dans leur théologie.
- Quel était l’état de la foi au Maghreb, lorsque ces prédicateurs ibadites y avaient mis pied ?
- C’était l’état de la foi qui avait cours à cette époque, c’est-à-dire des juifs, des chrétiens, mais surtout, des animistes. Avec l’arrivée des premiers prédicateurs musulmans, il s’est produit exactement la même chose qui s’était produite dans les Lieux Saints de l’Arabie au moment de la prédication. Pour un système clanique qui existait avec notamment des guerres intestines, l’Islam était perçu comme un moyen salvateur de pacification. Les tribus arabes, qui avaient pour habitude de se battre entre elles, avaient trouvé en la prédication l’occasion d’externaliser leurs desseins belliqueux autodestructeurs. Les Berbères avaient également compris, en nous plaçant à cette époque, que l’Islam pouvait servir à atténuer l’effet dévastateur des guerres intestines que se livraient les tribus et les clans, en polarisant leur énergie combative sur les ennemis extérieurs.
- A partir de quelle période peut-on considérer l’islamisation du Maghreb comme acquise ?
- En l’an 800, à partir de la fondation du royaume aghlabide de Kairouan, par le général Aghlab, aujourd’hui revendiqué par les Tunisiens comme l’ancêtre de leur nation. La fondation de ce royaume s’est faite au terme d’un compromis entre ce général abbasside, venu d’Orient, et les Berbères ibadites locaux. Le petit royaume ainsi créé a permis de maintenir durablement une présence orientale aux côtés d’un imamat ibadite qui s’étend sur pratiquement tout le Maghreb et dont la légitimité n’est plus contestée.
- A quoi attribue-t-on l’engouement pour le commerce propre aux Berbères ibadites ?
- Leur puissance était en grande partie appuyée sur le commerce transsaharien qui leur avait permis d’accumuler des fortunes fabuleuses. Il subsiste par ailleurs chez les ibadites du M’zab des pratiques hostiles au luxe et aux comportements ostentatoires encore visibles aujourd’hui. A Ghardaïa, par exemple, il est interdit de construire une maison plus haute que l’autre. Ils ont la conviction de thésauriser des capitaux dans le but de les utiliser dans un monde futur, étant persuadés que les ibadites reprendront un jour ou l’autre la direction du monde musulman.
- Comment expliquer la décadence de cet imamat qui a tout de même régné sur le Maghreb et une bonne partie de l’Afrique sahélienne durant deux siècles environ ?
- Il est très difficile de résumer dans une courte interview un processus qui s’étale sur des siècles, mais en prenant le risque d’être trop schématique, je dirai la décadence des ibadites a commencé lorsque les Fatimides chiites ont réussi à refouler ces derniers vers le désert. Les Fatimides ont beaucoup joué sur les querelles fratricides que se livraient les divers courants ibadites, mais également les populations berbères. A signaler tout de même, qu’entre 943 et 947 eut lieu une grande révolte berbère contre les Fatimides, dirigée par un métisse noir berbère, Abou Yazid, qui avait failli se terminer par le rejet des Fatimides à la mer.
Les insurrections berbères reprendront quelques années plus part, contraignant les Fatimides à se retirer en Egypte et en Syrie avec une partie de leurs troupes berbères, les Koutamas, pour certaines originaires de Petite Kabylie. Bien plus tard encore avec l’arrivée des Almoravides, on assistera à l’islamisation en masse du Maghreb, mais cette fois dans un culte autre qu’ibadite, en l’occurrence, la doctrine malikite. L’islamisation en question consistera en la reconquête de l’espace qui avait été précédemment unifié par les ibadites. L’espace Maghreb-Afrique occidentale est depuis acquis au malikisme, qu’on ne retrouve, du reste, comme école que dans cet espace là. Le malikisme est aujourd’hui un courant historique très profond qu’on retrouve dans le Maghreb actuel, mais également au Mali, au Niger, au nord du Burkina, de la Côte d’Ivoire et du Ghana. Cette unité forgée à travers les siècles sera malheureusement cassée par la colonisation.
Nordine Grim
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Posté le 06.10.2008 par abdoumenfloyd
Octobre 1988 en Algérie. L’analyse de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire
Extrait de : Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire , Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, Paris, 2004 (édition de poche : La Découverte, Paris, 2006).
Chapitre 5 :
Le mercredi 5 octobre, vers dix heures du matin, Alger explose avec une violence inouïe. « Des écoliers d’une douzaine d’années, certains en blousons et gants noirs, ont dévalé les rues par petits groupes de dix (1) », raconte Corinne Bensimon dans Libération . Frédéric Fritscher, le correspondant du Monde , en rend compte en ces termes : « Plusieurs centaines de jeunes, dont certains de dix ans, envahissent les artères du centre-ville vers 11 heures. Très rapidement, ces vagues extrêmement fluides déferlaient rue Didouche-Mourad, cassant tout sur leur passage. […] Les forces de l’ordre, qui apparemment avaient reçu des instructions pour ne pas intervenir sur-le-champ, ont pris position vers 13 heures. […]
« Comme une nuée de criquets, ces milliers de jeunes, pour la plupart des écoliers et des lycéens, mais aussi de nombreux désœuvrés, exclus du système éducatif et apprentis-chômeurs, se sont abattus sur la ville, choisissant souvent avec soin les objectifs, et plus particulièrement ceux qui représentent l’État, le parti ou l’opulence. […] Hurlant des cris hostiles au chef de l’État, ils sont une cinquantaine serrés dans la benne d’un camion, volé sur un chantier, pour aller prendre Ryadh-El-Feth, encerclé par plusieurs cordons de CNS. Deux hélicoptères de l’armée, apparemment munis de bombes anti-émeutes, [le] survolent à basse altitude (2). » Les forces de police se contentent de protéger les édifices stratégiques : télévision d’État (RTA), présidence, ministère de la Défense nationale, agence centrale d’Air Algérie… Partout ailleurs, la ville est livrée à la furie destructrice.
Le jeudi 6 octobre en début d’après-midi, un communiqué de la présidence fait savoir que l’état de siège est décrété en raison « des développements graves que connaît l’Algérois et en exécution des dispositions de l’article 119 de la Constitution. […] Toutes les autorités civiles, administratives et de sécurité sont immédiatement placées sous commandement militaire ».
Théâtre depuis deux jours de ravages indescriptibles, Alger connaît dès le vendredi matin un retour au calme. La population qui découvre sa ville défigurée prête main-forte aux agents du nettoyage. Selon Le Monde , « les seuls attroupements visibles se font devant les rares boulangeries ouvertes, qui sont prises d’assaut par les Algérois encore sous le choc ». El-Moudjahid confirme que la ville commence à « panser ses blessures » et annonce un « retour au calme progressif à Alger ».
On pense alors l’orage passé. Mais la prière du vendredi donne lieu à des rassemblements d’une autre nature. La mosquée de Belcourt est notamment le point de départ d’une grande marche pacifique. Si cette première manifestation des islamistes se déroule dans l’ordre, il en va autrement les jours suivants, où une violente répression s’abat sur la population. L’émeute se propage alors à Oran, Mostaganem, Tiaret, Annaba ; partout, « l’armée a répondu au harcèlement des manifestants par la mitrailleuse », rapporte Gilles Millet dans Libération (3). « La répression a été terrible, renchérit Frédéric Fritscher, du Monde . Après une journée d’émeutes, l’appel à l’armée a été fatal. Sans état d’âme, les soldats, dont beaucoup venaient de la région militaire de Béchar (4), ont obéi aux ordres. Ils ont tiré sauvagement sur d’autres Algériens, au pistolet, au fusil à pompe, au fusil à lunette, au pistolet-mitrailleur, au fusil-mitrailleur, à la mitraillette lourde de 23 mm montée sur char. […] Alger et sa banlieue ont versé le plus lourd tribut : plus de deux cent cinquante morts, dont une centaine dans la seule journée du 8 octobre et la nuit qui a suivi (5). »
C’est dans cette atmosphère d’effroi que le quotidien officiel El-Moudjahid annonce le 10 octobre que « le président Chadli Bendjedid s’adressera ce soir à la nation ». Mais, loin de susciter l’expectative, cette annonce semble encourager la mobilisation des islamistes. Quelques heures avant le discours présidentiel, un grand rassemblement se forme devant la mosquée de Belcourt, à l’initiative de l’imam de la mosquée de Bab-el-Oued, un certain Ali Benhadj. Pour éviter de subir les pertes des jours précédents, les chefs religieux intiment aux manifestants — dont la plupart sont simplement venus protester contre le refus des autorités de leur restituer les corps de leurs proches — de rentrer chez eux (6). Le rassemblement commence à se disloquer en direction de Bab-el-Oued.
Le journaliste du Monde qui couvre la fin de la marche témoigne : « Les militaires en faction se retiraient sous les applaudissements des manifestants qui, un peu plus loin, faisaient le signe de la victoire aux fonctionnaires de la wilaya d’Alger, tandis qu’un hélicoptère soviétique MI-8 tournoyait au-dessus du cortège pacifique. Les manifestants, dont quelques femmes, s’engageaient place des Martyrs et se disposaient à emprunter la rue de Bab-el-Oued pour pénétrer dans le quartier populaire. Ils butaient alors sur le dispositif de la DGSN [Direction générale de la Sûreté nationale] après avoir longé les cinq chars et le cordon de sécurité de la Direction du Trésor. […] Un face à face s’engageait qui allait durer : d’un côté des chars, des gendarmes, des soldats et des commandos de parachutistes armés de kalachnikov. À plat ventre au milieu de la chaussée, un para avait l’œil rivé sur la hausse de son fusil-mitrailleur RPK. Les frères musulmans des premiers rangs agitaient le bras en criant allahou akbar , un gendarme tirait alors une rafale de sommation en l’air et la foule commença à essaimer dans toutes les ruelles de la basse Casbah. Mais le para au fusil-mitrailleur choisit ce moment pour ajuster sa première rafale de balles meurtrières : il tenait en enfilade toute la rue Bab-el-Oued. Des corps tombaient à droite, à gauche (7). » Les ambulances et les pompiers sont arrivés « très vite » note Gillet Millet dans Libération . « On embarque les corps. On fait place nette. » Pourtant, s’indignent les jeunes, « c’était fini, on rentrait tranquillement chez nous à Bab-el-Oued, on n’avait rien cassé, on n’a même pas crié. Ils nous ont tirés comme des chiens, sans raison (8) ».
Du coup, plusieurs reporters se demandent si la répression de Bab-el-Oued n’a pas été « froidement préméditée (9) ». « Les parents n’oublieront jamais que les militaires ont utilisé des armes réservées à la guerre pour tuer leurs enfants, sans avoir essayé préalablement l’efficacité d’une panoplie anti-émeutes pourtant complète en Algérie », note également le correspondant du Monde , qui ajoute : « Les canons à eau ont été utilisés contre les ouvriers de Rouïba. Les mitraillettes de 23 mm montées sur chars ont déchiqueté les enfants d’Alger (10). »
Le discours historique du président Chadli
Au soir du 10 octobre, à 20 heures, le président Chadli prend la parole sur l’unique chaîne de télévision du pays. Il justifie l’état de siège, affirme ne pas comprendre que les manifestants aient saccagé des lycées et des centres de santé, rappelle qu’il n’a pas voulu de ce poste en 1979, invite à ne pas croire ceux qui tenteront de « dénaturer » son intervention en la « prenant pour le début d’une campagne électorale pour un troisième mandat » et exhorte le citoyen à le soutenir « en cette étape difficile », pour la « patrie, pour la Révolution et pour le peuple ». En échange, il s’engage à « contrecarrer la hausse des prix des produits de consommation et [à] assurer leur disponibilité » et assure que « des mesures ont été prises dans tous les domaines au profit des […] revenus bas [et] de la jeunesse ».
Si de telles promesses sont classiques, la population a la surprise de découvrir que cette fois, elles seront tenues : dès le lendemain du discours présidentiel, les Algérois découvrent des étals remplis à ras bord : « Beurre, fromage, semoule, lentilles, café, sucre et riz », tous produits introuvables auparavant, à profusion et à des prix abordables (11). Fait encore plus rarissime, l’eau coule sans discontinuer des robinets. « À l’aube du mercredi 12, à Belcourt, au Champ de manœuvres et dans bien d’autres quartiers, militaires, gendarmes et blindés ont disparu comme par enchantement (12). »
Mais ce qui a particulièrement marqué les Algériens dans le discours présidentiel, c’est une petite phrase selon laquelle « on ne peut procéder à des réformes économiques, agricoles, éducatives et administratives sans aborder les réformes politiques, [qui] seront soumises prochainement ». Ces réformes, poursuit Chadli comme pour couper l’herbe sous les pieds de ses détracteurs, « doivent s’opérer dans un climat de calme et de sérénité. […] Toute autre manière serait sans aucun doute rejetée par les citoyens sincères. »
Deux heures à peine après le discours présidentiel, les journalistes étrangers, jusque-là empêchés de travailler (13), sont sollicités à leur hôtel : « Descendez dans le hall, un minibus va vous emmener suivre les manifestations de soutien au président Chadli. » Le guide officiel leur fait traverser des barrages, fait faire au bus le tour de la ville dans tous les sens… Rien. Une petite virée dans Bab-el-Oued se solde même par une pluie d’objets de tous ordres lancés des balcons. Fuite en catastrophe. « Où sont les manifestants ? », interrogent les journalistes. « Je ne sais pas, on les attend, ils sont en retard », répond le guide. Puis, « tout à coup, un début de manifestation de soutien : trois Golf Volkswagen portant des plaques d’immatriculation militaires klaxonnent à qui mieux mieux en tournant autour de nous », raconte Gillet Millet (14). Le fiasco…
Le lendemain, les autorités tentent de nouveau de mobiliser des militants du FLN en faveur de Chadli. Convoqué à 10 heures au stade de Ben-Aknoun, un rassemblement de soutien au président est finalement annulé, faute de monde. El-Moudjahid , fidèle à sa tradition de langue de bois, n’en affirmera pas moins que le discours de Chadli a suscité un « soutien massif [et un] élan spontané d’adhésion au contenu du message du chef de l’État (15) »…
Élan de soutien ou pas, il faut bien admettre que c’est l’Eldorado, impensable cinq jours plus tôt, quand la population se serait enthousiasmée que l’eau coule aux robinets ne serait-ce que deux heures par jour. Une population stupéfaite de se voir gratifier de tout, même d’une ouverture politique servie sur un plateau, sans avoir eu le temps d’élaborer la plus petite revendication.
Comment expliquer cette blitzkrieg victorieuse, menée par des gamins et des laissés-pour-compte, dans un pays où l’immobilisme est la norme ? Il est assurément fort étrange que quelques jours de manifestations, assimilées par un officiel algérien en France, Mohamed Ali Amar (16), à un « chahut de gamins […] sans conséquence », parviennent, du jour au lendemain, à faire basculer le régime militaire algérien vers la démocratie… Si étrange en fait que la thèse de la manipulation est évoquée par tous alors que les fumigènes ne sont pas encore dissipés.
Bien sûr, on l’aura compris, tout cela est planifié, rigoureusement exécuté par des équipes qui agissent depuis la présidence, avec comme chef d’orchestre Larbi Belkheir. Mais, au moment des faits, les Algériens sont dans la stupéfaction totale, sonnés par la vague meurtrière qui a déferlé sur eux. Au-delà du nombre incroyable de victimes, ce sont surtout les méthodes employées par les forces de l’ordre qui soulèvent l’indignation. Les témoignages affluent bientôt auprès des divers comités autonomes qui se forment, faisant état d’innombrables cas de torture, de disparitions, de morts par balles explosives, de liquidations sommaires… Le Comité national contre la torture, formé dans la foulée de ces événements, publiera l’année suivante un exceptionnel recueil de témoignages (17), dont on ne peut ici que citer quelques extraits.
L’usage systématique de la torture
Depuis le début des émeutes, les forces de l’ordre se sont livrées à une curieuse occupation. Par milliers, de simples passants sont arrêtés, sans motif. D’autres sont appréhendés chez eux, parfois en pleine nuit, dans des conditions rocambolesques. Il y a des berbérophones et des arabophones, des adolescents de quatorze ans et des vieillards de plus de soixante-dix ans, des cadres d’entreprises, des ingénieurs, des enseignants, des travailleurs du secteur médical, des employés de sociétés nationales, des coiffeurs, des peintres, des pêcheurs, des épiciers, des étudiants, des commerçants, des bouchers, des chômeurs, des mécaniciens, des ouvriers. Du tout-venant. Même des cris de femmes et d’enfants sont entendus durant les interminables nuits endurées par les suppliciés. Car l’usage de la torture par les forces de sécurité est massif, systématique.
Mohamed N., commerçant, père de trois enfants, interpellé par deux gendarmes dans son magasin, raconte : « À l’intérieur des locaux de la brigade, j’ai été sauvagement torturé. Ils m’ont mis un chiffon dans la bouche et forcé à mettre la tête dans la cuvette des WC qui était pleine de merde. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise et m’ont obligé à manger… » Hamid M., vingt-cinq ans, épicier, relate ses supplices qui ont duré plus d’une semaine : « Ils m’ont sodomisé à l’aide d’une bouteille et ont introduit dans mon anus tout ensanglanté de la harissa . Ils m’ont fait manger 500 grammes de harissa ; ils m’ont suspendu avec des chaînes et m’ont donné des coups de pieds et de manches de pioche ; ils m’ont déplacé la mâchoire. […] Je n’arrive pas à décrire tous les sévices que j’ai subis. » Comment en effet traduire avec des mots un insoutenable calvaire, vécu intimement comme pire qu’une injustice, une méprise ? Car il se croit innocent, Hamid M. Mais innocent de quoi ? Il ignore que ce dont on l’accuse est inconcevable : de se prétendre être humain !
Dès leur arrestation, les raflés sont délestés de tous leurs biens, argent, montres, bijoux, et soumis par les agents du commissariat local à des bastonnades en règle… Après ce premier passage à tabac, on leur propose généralement un marché : être libéré et travailler pour le compte des services, ou dénoncer dix à quarante personnes ayant participé aux émeutes… Ignorant ce qui les attend, la plupart refusent de céder au chantage. Ils sont alors transférés dans les commissariats de Chéraga, Cherchell, Boufarik ou Blida. Pendant le trajet, dira l’un d’eux, « l’agent Griche Mohamed a pris son casse-tête et me l’a enfoncé dans l’anus en me déchirant le pantalon, et il a fait le mouvement de va et vient à plusieurs reprises ».
Parvenus à destination, ils découvrent le degré supérieur de la torture : coup du « tiroir » que l’on ferme brutalement sur les testicules, noyade dans des baignoires, électricité sur les organes génitaux, les oreilles, les seins (cette méthode de torture, la « gégène », était déjà massivement utilisée par les Français entre 1954 et 1962), serpillière imbibée de grésil, d’urine et de matière fécale en guise de bâillon, coups de fouet, brûlures du sexe au briquet avec interdiction de réagir à la douleur sous peine d’être fouetté au moyen d’un câble électrique, coups de matraque sur les mains placées sur la tête, balafres à coups de baïonnette, échelle sur laquelle on attache le supplicié, puis qu’on bascule tête en avant vers le sol,… Autant de techniques opérées à répétition pour forcer les suppliciés à… rien du tout, une fin en soi.
Physiquement démolis, déboussolés, les suppliciés sont de nouveau déplacés dans un véhicule, allongés et serrés au sol, avec interdiction de lever la tête, piétinés par des paras en rangers, recevant sans interruption des coups de matraque et de crosse. Nombre d’entre eux sont alors dirigés vers un centre de colonie de vacances à Sidi-Fredj, à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger. Est-ce la fin du martyre ? Que leur reproche-t-on au juste ?
Arrivés au centre, ils sont déshabillés à l’entrée et forcés à ramper sur un sol jonché de gravier et de tessons de bouteille pendant 200 à 500 mètres. De part et d’autre, deux haies de paras et de civils déchaînés, qui assènent avec rage des coups de matraque, de tuyau, de câbles électriques, de rangers, de crosses, de baïonnettes, de manches de pioche, tandis que d’autres renversent sur eux des seaux d’eau glacée ... à suivre.
NB: Pour des raisons techniques les photos liées aux articles sont momentanément indisponibles.
Posté le 23.09.2008 par abdoumenfloyd
Cinquantième anniversaire de la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA)
Conférence débat animée par Abdelhamid MEHRI et Daho DJERBAL 19 septembre 2008- au siège national du FFS à Alger
Contribution de Hocine AIT AHMED
Un anniversaire, c'est aussi un moment de retrouvailles. Non seulement retrouvailles entre compagnons de lutte, camarades et amis, mais également un moment où…se rappelant un évènement et le célébrant, on remet sur la table les rêves, les valeurs, les principes qui ont conduit à sa fondation. Les rêves, les valeurs et les principes qui ont conduit à la proclamation du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, GPRA.
Nous avons non seulement le devoir, de les rappeler – afin que nul n'oublie, mais nous avons aussi le devoir de les confronter aux réalités d'aujourd'hui, de voir ce que ces rêves, ces valeurs et ces principes sont devenus… afin que là aussi, nul n'oublie !
Ce que je vais vous dire aujourd'hui, j'ai déjà eu à l'écrire – en son temps – à mes camarades du CCE (Comité central élargi), la direction révolutionnaire de l'époque, dans un rapport que j'ai ultérieurement publié dans Guerre et Après Guerre :
«La constitution du GPRA a été – dans le cadre de la révolution – la réalisation du rêve de plusieurs générations d'Algériens : le rétablissement de la Dawla, de l'Etat. »
L'Algérie a été voulue par les Algériens comme un Etat représentant, incarnant, défendant les intérêts d'un peuple. Ceci est important à rappeler aujourd'hui.
Face aux oligarchies de toutes obédiences, face aux clans et autres regroupements infra-politiques ou para-politiques qui squattent l'espace public en privatisant l'Etat, spoliant le peuple, défigurant la société et la déstructurant.
Quelle question se pose aujourd'hui ? Est-ce que l'Etat voulu par des générations d'Algériens, par ce peuple qui a tant payé pour atteindre cet objectif est aujourd'hui bien incarné par le régime en place ?
Pour pouvoir répondre à cette question, il faut peut-être en poser une autre : Est-ce que les nouvelles générations, les Algériennes et les Algériens qui sont nés dans cet Etat, l'Algérie ; l'Etat algérien, dont ont rêvé les générations précédentes ; cet Etat qui a été gagné de haute lutte grâce à la révolution, est-ce que les jeunes d'aujourd'hui considèrent cet Etat comme le leur ? Ou bien le régime en place l'a-t-il à ce point éloigné de ses missions originelles, c’est-à-dire incarner, représenter et défendre les intérêts du peuple dans la diversité de ses composantes qu'il en a résulté un recul désastreux auprès de notre population et notamment des jeunes dont la colère contre le régime, se transforme en rejet de l'Etat ?
Quand on entend des responsables faire officiellement des procès en patriotisme à notre jeunesse, nous avons le devoir de leur rappeler, d'une part, quels étaient les principes fondateurs de l'Etat algérien et d'autre part, combien ils les ont bafoué !!
Et combien ils continuent quotidiennement de les bafouer !!
2e rappel toujours tiré du rapport au CCE : «La constitution d'un gouvernement est avant tout un acte politique devant par conséquent répondre à des impératifs d'ordre politique. Elle ne peut être conçue à partir de simples évocations historiques ou juridiques »
Parmi les raisons multiples qui ont conduit à la proclamation du GPRA il est nécessaire de rappeler la protection et le respect des droits de l'Homme. Dans notre souci politique, le GPRA avait l'ambition de faire appliquer les conventions de Genève, pour protéger notre population et nos combattants, pour interdire les bombardements de villages, pour interdire la prise d'otages et les représailles collectives, pour le respect du soldat… pour sauver nos jeunes de la guillotine, nos cadres de l'assassinat…
Qu'en est-il aujourd'hui de ces droits de l'Homme ? De ce souci de protéger notre population, nos jeunes, nos cadres et nos…soldats empêtrés dans la sale guerre ? Qu'en est-il aujourd'hui du droit à l'autodétermination du peuple algérien, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ?
On ne peut – par ailleurs – absolument pas évoquer la création du GPRA sans rappeler le Congrès de la Soummam, Congrès sans lequel la dynamique de l'unification des forces nationales n'aurait pas eu progressivement et rapidement la visibilité nécessaire à sa crédibilité ! Le GPRA s'est aussi inscrit dans ce souci de visibilité.
Bien sûr, cette date du 19 septembre avec la célébration du GPRA amène à l'esprit toutes les luttes, les souffrances et les sacrifices consentis par le peuple algérien, par les femmes et les hommes qui le composent. Par respect pour la mémoire de ceux qui ne sont plus, par devoir envers les nouvelles générations et celles qui sont appelées à venir, il est peut-être vital, essentiel de rappeler le pourquoi et le comment du combat pour l'indépendance algérienne.
Car il reste encore beaucoup de chemin à faire…
Pour que l'Etat soit de nouveau l'incarnation des rêves d'un peuple et le garant de la défense de ses intérêts… Pour qu'il ne soit plus ce cauchemar qui fait fuir par milliers nos jeunes. Et les moins jeunes… Il est utile, voire vital de préciser certaines choses. Chaque lutte renvoie au contexte historique et à l'environnement international qui sont les siens. Il s'agit d'être clair sur les combats à mener aujourd'hui.
L'Etat d'aujourd'hui n'est pas à confondre avec l'Etat colonial. Mais il s'agit également d'avoir la lucidité de voir que l'Etat algérien d'aujourd'hui confisqué par une caste prédatrice ne répond plus aux aspirations du peuple et de la société. Aux attentes de tous les Algériens et de toutes les Algériennes dans la diversité de leurs aspirations à la liberté et à la dignité.
Faire œuvre utile en politique aujourd'hui c'est aussi expliquer en quoi l'Histoire, la nôtre, s'est appuyée sur l'esprit millénaire de résistance qui caractérise cette terre.
Cette Histoire, pour se faire, s'est également appuyée sur les instruments de la modernité universelle.
L'Etat moderne est un Etat au service d'un peuple dont il garantit la liberté, le développement et la sécurité et en retour, le peuple est le garant de la pérennité de cet Etat, quand ce dernier repose sur la liberté de la société et des individus qui la composent.
Au moment de célébrer les espoirs soulevés par les victoires du passé, au moment d'évoquer, comme ce soir, les victoires sur le colonialisme, il ne faut surtout pas, en ces temps si durs pour notre peuple, il ne faut surtout pas oublier qu'avant de triompher du colonialisme, nous avions d'abord triomphé des limites qu'il était parvenu à imposer à notre audace autant qu'à notre action.
La création du GPRA a été la concrétisation la plus politique et la plus manifeste de cette double victoire sur le colonialisme et sur nos propres limites. Le coup de force contre le GPRA a de ce fait consacré une terrible régression: il demeure non seulement le témoignage d'une illégitimité originelle. Mais il a aussi installé - pour ne pas dire réinstallé - la force brute comme seul mode de gestion de notre société. (FIN)
http://ffs1963.unblog.fr/2008/09/23/hocine-ait-ahmed-il-sagit-detre-clair-sur-les-combats-a-mener-aujourdhui/